Politiques et citoyens : une relation corruptible. Problématique et premiers résultats

Résumé : Depuis la fin des années 80, les " affaires " et les " scandales politiques " impliquant la gauche autant que la droite ont suscité en France beaucoup de réactions. Au premier abord l'argumentaire du " tous pourris " n'a cessé de prendre de l'ampleur et a renforcé une partie des citoyens dans leur défiance à l'égard du personnel et des institutions politiques. Plus généralement, la plupart des analyses s'accordent pour considérer la corruption politique et toutes les formes d'atteinte à la probité publique comme un indicateur d'une crise de la démocratie. Pourtant la carrière politique et les résultats électoraux d'élus mis en cause et même condamnés, montrent que la sanction par le vote est loin d'être automatique. De même, aucun mouvement de protestation collective ne s'est manifesté à l'occasion de ces " affaires " censées scandaliser l'opinion. Les citoyens français seraient-ils tous devenus cyniques ou totalement désabusés ? Pour répondre à ces questions le CEVIPOF a réalisé (après plusieurs enquêtes qualitatives2) une enquête sur un échantillon représentatif de 2000 personnes. Son originalité par rapport aux travaux existants est de mettre en relation le système de valeurs des personnes enquêtées et leur conception de la politique avec leurs opinions sur la corruption et les atteintes à la probité publique. La relation entre " les politiques " (élus et dirigeants) et les citoyens apparaît comme une relation fragile, peu cadrée, sous influence, largement ouverte aux échanges. C'est une relation " corruptible " dans la mesure où ce sont souvent des normes contradictoires qui selon les personnes et les circonstances indiquent ce qui est acceptable et ce qui ne l'est pas. Les travaux classiques sur la délégation politique rendent très mal compte de cette situation. Plus largement, cette enquête permet d'approfondir les différentes formes de discussion et de critique adressées à la politique, ses acteurs et ses institutions. Les résultats montrent l'existence de beaucoup d'ambivalence dans les jugements portés sur les activités politiques et l'importance des conflits normatifs qui, selon les personnes et les situations, atténuent ou accentuent 1 - la perception de l'importance des transgressions (y a-t-il peu ou beaucoup de corruption ?), et 2 - leur acceptabilité (la tolère-t-on ou la réprouve-t-on ?). De plus, l'étude montre que ces deux dimensions sont autonomes : on peut estimer qu'il y a peu de corruption, mais que ce qui existe n'est pas pour autant acceptable ; inversement on peut juger que le degré de corruption est élevé, mais la tolérer pour diverses raisons. Cette enquête est une première en France, mais elle ne prétend pas répondre à toutes les questions que peuvent poser les situations multiformes d'atteinte à la probité dans les relations politiques officielles et officieuses : de l'attribution d'avantages quotidiens (fréquents dans la pratique politique pour l'accès à des services rares) à la corruption motivée par l'intérêt particulier des bénéficiaires (corrupteurs et corrompus). L'enquête permet déjà de renverser quelques lieux communs. Elle montre l'existence d'un assez haut niveau de tolérance au-delà des condamnations de principe. Elle souligne la diversité des jugements portés par les citoyens en fonction de leur statut social. Elle met également en relation les opinions exprimées sur les atteintes à la probité avec des attitudes plus générales à l'égard des valeurs démocratiques, de leur niveau de confiance dans les institutions, de leur conception de la fonction politique et enfin, avec leur type de rapport personnel au politique. L'enquête pose aussi de nombreuses questions qu'il faudra approfondir avec des travaux qualitatifs et quantitatifs ultérieurs : quel est l'éventail et la hiérarchie des raisons qui viennent excuser ou tempérer les jugements sur les atteintes à la probité ? Qu'est-ce qui, pour des faits similaires, explique l'écart entre la forte réprobation des élus auteurs de tels comportements et la plus grande tolérance quand ils sont accomplis par des citoyens ? Est-il moins grave d'être corrupteur que corrompu ? Quelles sont les particularités de la responsabilité politique ? Enfin, dans quelle mesure les représentations des élus et dirigeants sur les mêmes sujets coïncident-elles ou se distinguent-elles de celles des citoyens ordinaires ?
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Pré-publication, Document de travail
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Contributeur : Spire Sciences Po Institutional Repository <>
Soumis le : jeudi 3 avril 2014 - 20:02:16
Dernière modification le : lundi 17 juin 2019 - 18:26:07
Document(s) archivé(s) le : jeudi 3 juillet 2014 - 18:56:17

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Pierre Lascoumes. Politiques et citoyens : une relation corruptible. Problématique et premiers résultats. 2006. ⟨hal-00972711⟩

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